Jerome D. SALINGER - L’Attrape-cœurs
Pour commencer, Jerome D. Salinger est né le 1er janvier 1919, à New York. Son père était Juif polonais, sa mère catholique irlandaise. Le premier importait de la viande, la seconde dut assister, impuissante et taiseuse, au dégoût naissant que le fiston apprit à nourrir pour la petite entreprise familiale. Possible même qu’à la faveur d’un séjour du jeune Jerry en Pologne, terre de pas mal de petites boucheries de ce siècle, le dédain du jeune Salinger se radicalisa. Et sinon, à quoi ça a ressemblé son enfance ?
A celle de tous ces kids middle-class new-yorkais, sauf que dans son cas déjà une envie, celle de savoir où diable vont les canards lorsque le gel a figé le petit lagon de Central Park South. Et puis des études en forme de cursus chaotique. Jusqu’à ces cours d’écriture suivis à l’université de Columbia.
L’année suivante, il publie. « Y’a des choses on arrive pas à s’en souvenir » écrit-il, dans L’Attrape-cœurs. Les combats d’une atrocité extrême, auquel Salinger participe au cours du deuxième conflit mondial, lui offrent la matière d’une nouvelle bouleversante, Pour Esmé, avec amour et abjection. A cette époque, il commence à publier des nouvelles dans plusieurs magazines dont Collier’s, le Saturday Evening Post et le New Yorker.
Dès 1942, la nouvelle Rebellion of Madison met en scène un certain Holden Caufield. Salinger confie à quelques proches que cet Holden Caufield mériterait bien un roman. Il finit par lui écrire L’Attrape-cœurs.
Depuis lors, il est devenu l’ermite célèbre que l’on sait, reclus à l’abri des hautes grilles de sa propriété de Cornish. On reste sans nouvelles. Enfin pas tout à fait. En 1953, un recueil paraît. Puis deux autres, Franny et Zooey, dix ans plus tard.
Pourtant, il se murmure qu’il aurait écrit au moins deux romans et bien des nouvelles. Mais il se murmure tant de choses. Et encore davantage depuis sa mort, survenue le 29 janvier 2010, dans le New Hampshire.
En 1951, Jerome D. Salinger publie L’Attrape-cœurs, André Gide décède et Raymond Queneau est élu membre de l’Académie Goncourt. L’Attrape-cœurs et son ton vert font scandale. Pendant ce temps-là, Sorayah épouse le Shah d’Iran. En 1951, les époux Rosenberg sont convaincus d’espionnage et, dans la foulée, condamnés à mort. Les volontaires chinois interviennent en Corée. Ava Gardner épouse même Franck Sinatra.
En 1951, Salinger est déjà un auteur de nouvelles reconnu. Jean Vilar reprend le théâtre national populaire et de fins observateurs ont pu noter que le Collège de Pencey Prep, décrit dans L’Attrape-cœurs, a un air de famille avec certaine académie militaire où Salinger fut l’un des pires élèves.
Voici un livre qui, depuis sa sortie il y a plus de cinquante ans, fédère des millions de lecteurs de par le monde. Roman le plus lu, le plus emblématique de cet âge si sensible entre tous : l’adolescence. Un livre qui d’emblée déroute par son ton unique, mélange d’oralité et de style virtuose. C’est l’histoire d’Holden Caufield, narrateur et acteur de ce périple littéraire en forme d’éloge de la fuite en avant face aux peurs et aux grandes questions pubères.
Un garçon dont l’intransigeance, la verve et une certaine forme de grâce juvénile ont su s’attirer la sympathie, toutes époques confondues, des jeunes générations du monde entier, série en cours. Pour commencer, le personnage n’a pas son pareil pour prendre à parti le lecteur en créant une connivence immédiatement évidente avec lui. Lecteur qu’il interpelle et apostrophe d’emblée : « Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez me demander c’est où je suis né… »
La magie opère. Holden Caufield vient de devenir votre frère de cœur. L’air de rien, son débit mitraillette vous est déjà familier. Un frère de cœur qui vous attrape. Soit il vous retient de tomber, vous qui êtes du même âge et partagez ses troubles. Soit il vous les remet bien en tête, ces fâcheux tourments de l’âge ingrat, tunnel obscur aux parois tellement étroites que vous avez cru ne pas survivre à cette sensation d’étouffement.
L’Attrape-cœurs tire son titre d’un bout de poème de Robert Burns : « Si un corps rencontre un autre corps qui vient à travers les siècles. » Poème réinterprété. Dans la version Holden Caufield, le corps devient cœur. Le cœur d’enfants innocents qu’il faut empêcher de tomber dans les pièges de la vie. « Et moi, je suis planté au bord d’une saleté de falaise. Ce que j’ai à faire c’est attraper les mômes s’ils approchent trop près du bord. Je veux dire s’ils courent sans regarder où ils vont, moi je rapplique et je les attrape. » Les enfants, et cette image de l’innocence qu’ils lui renvoient, voilà ce à quoi Holden se raccroche.
L’enfance envisagée comme le seul paradis perdu au seuil de l’enfer des adultes, monde hostile peuplé de pervers et de tricheurs, de profs paternalistes et moralisateurs, de taxis et de barmen atrabilaires, de liftiers marlous sur les bords. Et même des femmes qui s’appellent Sunny et qui sont tout sauf des rayons de soleil. Un mur d’incompréhension, de codes barbares et compliqués. De quoi nourrir un malaise.
Et puis il y a les filles. Ah, les filles, troublant objet du désir. Peut-être le plus grand mystère. Qui vous attire et vous rebute à la fois. Et devant tout ça, la fuite en quête d’un absolu qu’Holden Caufield peine encore à identifier. Trois jours avant Noël, Holden est à nouveau renvoyé d’un énième collège. Comme il a peur d’annoncer la nouvelle à ses parents, il fugue. Trois jours à se perdre dans la jungle de la ville. Errance troublante. Celle d’Holden Caufield, notre frère de cœur.